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NORD-KIVU/ SOCIÉTÉ: Par crainte d’engins explosifs, des agriculteurs des zones en conflit en RDC font le choix de brûler leurs propres terres

En février, Stino Muhindo Sivyaghendera a craqué une allumette et l’a tenue contre l’herbe dans le champ d’eucalyptus qu’il avait planté trois ans plus tôt. Quelques mois plus tôt, l’armée avait occupé les lieux et y avait abandonné des engins explosifs. Il avait été informé de la mort de deux jeunes hommes dans une explosion survenue dans la région, et il ne voulait pas que quelqu’un soit blessé dans son champ.

« J’ai détruit mon trésor, celui dont je tirais un revenu », déclare Sivyaghendera, 45 ans, qui comptait utiliser les arbres de sa parcelle d’un demi-hectare (1,2 acre) pour produire du charbon et financer les frais de scolarité de ses enfants.

Dans le territoire de Lubero, de vastes étendues de terres agricoles ont été réduites en cendres à la suite des affrontements entre les troupes gouvernementales et le M23, un groupe armé soutenu par le Rwanda. Un accord de paix signé la semaine dernière entre la RDC et le Rwanda vise à mettre fin aux combats, mais derrière les destructions se cache un dilemme auquel les agriculteurs seront confrontés lorsque le conflit cessera : comment gérer la menace des mines antipersonnel non explosées et autres vestiges de guerre qui demeurent dans leurs champs.

En l’absence de programmes de déminage efficaces dans cette région, de nombreux habitants ont fait le choix d’’incendier leurs propres terres dans l’espoir de faire exploser des engins explosifs dissimulés et de retrouver un semblant de contrôle. Mais cette « solution +» a pour corollaire des conséquences environnementales désastreuses. Cela accélère l’érosion et favorise la perte en eau en détruisant la couverture végétale, appauvrit les sols superficiels nourriciers, nuit à la biodiversité et pollue l’air.

Maîtrise Matungulu, environnementaliste et enseignant à l’institut supérieur de développement rural de Kanyabayonga, affirme que les tentatives de déminage par le feu ne font que remplacer un problème par un autre. « Les incendies ne font qu’empirer la situation », affirme-t-il. « Le sol perd ses qualités. La nature est également polluée. La faune, la flore et l’ensemble de la biodiversité sont affectés. Brüler les récoltes, c’est plonger encore davantage la région dans une grave crise économique et alimentaire ». L’année dernière, à cause des combats, des dizaines de milliers de personnes ont été déplacées dans la région. Étant dans l’incapacité de cultiver alors que la guerre faisait rage à proximité, beaucoup sont revenus dans des greniers pillés et des champs abandonnés, se contentant de se nourrir de tubercules et de feuilles de manioc, tandis que haricots, maïs, arachides et patates douces se faisaient rares sur les marchés locaux.

« Je pense que nous sommes maintenant un peu plus en sécurité », déclare Anselme Hamundwate, 23 ans, qui a brülé le champ de sa famille près de Kirumba avant de recommencer à le labourer en mai.

Oripa Katungu Makembe a incendié un champ de manioc peu de temps avant la récolte. Elle et ses voisins avaient été confrontés à un choix similaire en 2008, lorsque des membres du Congrès national pour la défense du peuple (CNDP), un groupe armé alors en conflit avec l’armée congolaise, avaient pris possession de leurs habitations. « Ils ont laissé du matériel militaire dans nos maisons », raconte Makembe. Après le départ des groupes armés, la communauté a brûlé des piles de bottes, d’uniformes et de sacs à dos. « Aujourd’hui, dix-sept ans plus tard, nous mettons le feu aux champs où ont eu lieu les affrontements. » Une fois les cendres retombées, elle a déterré ce qu’il restait de sa récolte.

Mais le feu devient incontrôlable. Paluku Kingaha en a fait les frais en mars. « Les gens qui brülaient leurs champs ont provoqué des incendies plus importants que prévu », explique-t-il. « Mon champ d’arbres a été brülé par des inconnus. J’y avais 42 ruches qui produisaient du miel pour moi, et je gagnais beaucoup d’argent en exploitant ces arbres. »

« La pratique qui consiste à allumer des feux dans une zone dangereuse ou à haut

risque est strictement interdite dans le cadre des travaux de déminage », déclare Bahati Zaria Jean. Zaria, chef des opérations chez Synergie de Lutte Antimines, une organisation basée à Goma et présente en Ituri, Tanganyika, Kasaï et Sud-Kivu, explique que cette pratique risque de provoquer des explosions dangereuses d’engins de petit calibre, y compris des grenades, tout en laissant d’autres explosifs intacts. « La simple température d’un feu de brousse ne peut pas faire exploser un engin de gros calibre, comme des mortiers, des roquettes, des bombes, des obus ou des bombes d’artillerie. » À Rutshuru, en août de l’année dernière, après qu’une voiture a été incendiée, quatre enfants ont découvert un engin explosif improvisé (EE!) parmi les cendres. lis l’ont ramassé alors qu’ils jouaient et ont été tués lorsqu’il a explosé. Selon M. Zaria, en éliminant les traces visibles d’explosifs sans réussir à les faire exploser, les incendies pourraient compliquer les futures opérations de déminage.

Le protocole V relatif aux restes explosifs de guerre, adopté en novembre 2003 par les États parties à la Convention de 1980 sur certaines armes classiques, a représenté une avancée majeure dans les efforts visant à mettre fin aux souffrances causées par les engins non explosés et abandonnés. L’accord oblige chaque partie à un conflit armé à déminer les restes explosifs de guerre sur les territoires sous son contrôle dès la cessation des hostilités. lIs doivent également fournir une assistance technique, matérielle et financière pour se débarrasser des explosifs provenant de leurs propres opérations militaires, mais qui Se trouvent sur un territoire qui n’est pas sous leur contrôle. Mais la République démocratique du Congo n’a jamais ratifié ni la convention ni le protocole ultérieur sur les restes d’explosifs, qui est entré en vigueur en 2006. Aucun accord ne contraint des acteurs non étatiques comme le M23.

Des témoins affirment que le nombre de victimes de la guerre continue de s’alourdir dans les régions du Nord-Kivu où des affrontements ont eu lieu. Il y a quelques mois, deux jeunes garçons sont morts à Kahande, juste au nord de Kirumba, après que l’un d’eux a heurté une grenade avec une houe alors qu’il travaillait dans un champ. Un autre, à Alimbongo, a été tué de la même manière. À Kanyabayonga, un homme a perdu sa jambe.

Un rapport du Conseil de sécurité des Nations unies fait état d’engins non explosés laissés à l’intérieur d’une église rurale ainsi qu’à proximité d’écoles et d’hôpitaux. Dans le même temps, au Sud-Kivu, les partenaires de l’ONU se sont récemment réunis pour débarrasser 22 écoles des explosifs qui y avaient été jetés.

Zaria, du groupe antimines, appelle la population à cesser de brûler les terres et à se tenir à l’écart des engins non explosés. « Si quelqu’un voit un engin explosif, ne le touchez pas, informez votre entourage, les autorités locales et, si possible, placez un panneau indiquant qu’il y a un danger », ajoute-t-il. « Ces appareils ne doivent être ni jetés dans les latrines ni dans les rivières, ni enterrés.»

Dans le même temps, reconnaît:il, « les financements pour les activités antimines sont insuffisants et il y a peut-être encore moins d’informations concernant le cas de Lubero. » Aucune organisation de déminage n’est présente dans cette région et, selon lui, tout effort organisé se heurterait à des difficultés financières, sécuritaires et logistiques.

«Il n’y a personne pour enlever les explosifs laissés dans nos champs », déclare Kasereka Lukogho, agriculteur de 57 ans. « Combien de temps allons-nous attendre ? La faim est une guerre en soi. »

Par Merveille Kavira Luneghe

Cet article a été publié à l’origine par le Global Press Journal et ré-publié par Mashariki DRC 

 

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